Il est des moments où il est admis que l'on détruise son prochain à petit feu, pour peu que l'on respecte l'étiquette et l'ordre des fourchettes;
Il est des tables sur lesquelles les secrets de famille les plus inavouables sont jetés en pâture, entre une vieille rengaine et une plaisanterie grivoise;
Il est des combats qui se mènent comme on porte un toast et des discours officiels qui ressemblent à autant d'exécutions;
Il est des fêtes auxquelles on n'aimerait pas être invité, et c'est à l'une d'elles que vous êtes conviés.
Un repas de famille est organisé à l’occasion de l’anniversaire de Helge, père de quatre enfants. Durant la soirée, Christian, son fils aîné, révèle à la nombreuse assemblée que lui et sa sœur, qui s’est récemment suicidée, ont été violés par leur père durant toute leur enfance. S’ensuit alors une lutte entre le déni de la famille, soutenue implicitement par les convives, et la volonté de Christian d'être écouté, soutenu par le personnel de maison et par Nassim, l’ami étranger de sa sœur.
Ce projet est né de la rencontre entre Christian Denisart et une équipe d’une dizaine de comédiens qui, sous le nom d'Avrac, se réunissent régulièrement depuis six ans dans le cadre du théâtre d’improvisation, d’abord au Caveau de l’Hôtel de Ville (à Lausanne) puis, depuis 2004, au Théâtre 2.21. Cette discipline exigeante les a formés à un jeu sur le fil du rasoir, dangereux et urgent. Ils ont acquis un sens aigu du moment, ne sachant souvent pas de quoi seront faites les secondes qui suivent. Cette notion, déstabilisante et riche en émotions, ils la transmettent à merveille à leur public, qui se régale de cette forme de jeu.
Lorsque l’un des membres de la troupe a proposé de travailler sur Festen, cette idée est apparue à tous comme une évidence, tout comme le fait de demander à Christian Denisart, passionné des nouvelles méthodes de narration, de diriger le projet. La pièce, par son écriture crue, ses révélations coup de poing, son traitement brut et le jeu naturaliste qu’elle suggère, offre une opportunité rêvée de faire se rencontrer les acquis de la troupe et les enjeux que l’écriture de Thomas Vinterberg développe.
Pour Festen, le choix du père est primordial… C'est le grand Michel Cassagne, accompagné d'Hélène Firla pour la mère et de Michel Moulin dans le rôle de l'oncle Leif, qui ont accepté de confronter leurs années de métier à la fraîcheur impertinente de la jeune troupe.
Le thème principal de Festen est le secret de famille et le poids monstrueux que celui-ci fait peser sur ceux qui le respectent. Festen raconte la transgression très théâtrale d’un secret parmi les pires qu’il est donné à une famille de garder muré dans le silence bienveillant des convenances et de la bienséance.
C’est l’histoire d’un coup de théâtre. Paradoxalement, l’atmosphère de la pièce est jouissive, tant la révélation qui a lieu fait trembler les fondements d’une tradition du secret respectée a priori par tous les protagonistes.
Quand on pense à Festen, on pense à un film qui a marqué notre époque, aussi bien auprès du public que de la critique (prix du Jury du Festival de Cannes en 1998). Ce film a imposé un genre novateur, étonnamment théâtral, qui propose, grâce à une réalisation épurée et dénuée des artifices auxquels le cinéma nous a habitués, une vraie proximité entre l’écran et les spectateurs. Cette proximité sera d’autant plus forte et déstabilisante sur un plateau.
La pièce s’articule autour de deux charnières : la révélation de Christian, le fils, et la réaction finale de Helge, le père. Au commencement, tous les personnages évoluent dans un même monde, avec ses règles connues et respectées par tous. Le tabou y règne sans souffrir la moindre remise en question. La reproduction de l’ordre établi est assurée par le respect de ces règles et de la tradition.
Lorsque la bulle éclate, tout devient possible. Une déclaration insupportable est prononcée devant tous les convives et elle met ceux-ci dans une position inédite qui ne leur permet aucune échappatoire. Que la révélation soit vraie ou non importe peu, ils sont les témoins involontaires d’un coup de théâtre dont ils vont devenir, par la force des choses, les acteurs. L’inceste, abominable, n’en est pas l’élément le plus important, ni le suicide de la jeune sœur qui en a découlé. Si c’était le cas, Christian aurait parlé à son père en privé, ou l’aurait traîné devant un tribunal.
Ce qui compte, c’est que cela ait pu exister sans obstacles véritables, grâce à notre capacité à enfouir sous un verni obscène les problèmes les plus dérangeants. C’est ce verni que Christian veut faire craqueler. Il cherche à maculer le plus possible les gens qui l’ont entretenu, consciemment ou non. Ceux qui se rallient à lui sont d’ailleurs ceux qui ne sont pas de son monde, les employés, si peu considérés qu’on ne se gênait pas pour commettre le pire devant eux, et Nassim, l’ami de sa sœur, exclu d’emblée parce qu’il vient d’ailleurs. La révélation publique et avec éclat du secret de famille renvoie à tous une image réfléchie par le miroir de leur vanité. En mettant en scène la révélation théâtrale de Christian, nous procédons ainsi à une mise en abyme qui doit permettre à la fois la mise à distance et la prise de conscience de l’implication de chacun, acteur ou spectateur.
Une table de banquet dressée pour une vingtaine de personnes. Le public est disposé tout autour, sur trois côtés. Le dernier côté, en bout de table, est réservé à certaines des phases de jeu. Nous utilisons les particularités de chaque lieu pour dégager un espace supplémentaire, détaché des autres, représentant parfois le hall d’entrée, parfois une des chambres de la propriété, la lumière délimitant et focalisant les différents espaces de jeu.
Nous voulons créer avec le public un maximum de proximité, afin que chacun puisse ressentir les événements de la soirée comme s’il était l’un des invités de la réception. Pour parfaire cette impression, quatre spectateurs prendront place à notre table.